Blog,  Oser la relation

Récit d’un instant suspendu

C’est Palma qui prend la plume, pour la première contribution à ce blog et j’en suis extrêmement touchée. Elle nous raconte un instant suspendu, un instant hors du temps, un instant vibrant. Une de ces rencontres merveilleuses que nous avons l’occasion de vivre seulement quand on ose la relation…

 

Il a levé la main, ou le doigt, à l’angle de mon regard, pour attirer mon attention.

 

Un vieux monsieur avec un manteau gris et une capuche, appuyé contre une barrière, en face d’une épicerie arabe. 23h15 ? Ça n’est jamais vraiment une heure pour engager une discussion. Mais, la lumière de l’épicerie, les cinq camionnettes de policiers cent mètres plus tôt, les passants de la nuit… Je ne risquais pas grand-chose. Je me suis approchée en décrochant une oreillette. « Je ne suis pas méchant » a commencé le monsieur. « Vous auriez pas une petite pièce pour une canette ? » Je me doutais que les deux euros de consigne qu’on venait de me rendre ne feraient pas long feu. J’ai plongé ma main dans ma poche, farfouillé quelques secondes. Juste le temps pour lui d’aviser mes écouteurs.

« Oh, tu veux pas plutôt me laisser écouter une musique ? C’est encore mieux. C’est encore mieux que de l’argent. »

Les deux euros sont retombés au fond de ma poche.

 

Le plaisir d’une musique, rien que pour ses oreilles, au milieu du froid et de la nuit ? 

 

J’ai tiré les écouteurs hors de mon manteau, ouvert YouTube, demandé quelle musique il voulait. « Monsieur Image. » Monsieur Image ?… YouTube ne voulait pas chercher, ma batterie n’était pas loin de flancher. Ce n’était pas tellement le moment. Je suis repassée sur Spotify, où ma musique continuait encore son chemin. Il avait déjà les écouteurs dans les oreilles. « Eh, t’écoute du bon son, frangine. C’est quoi ? » J’ai souri : « C’est OneRepublic. » Il a hoché la tête. « Monsieur Image, vous disiez ? » Spotify ramait presque autant que YouTube. « Oui. Ou Monsieur Go. » Je n’arrivais à rien. Il s’est penché sur mon portable. « Tape « image ». » C’est Les démons de minuit qui est sorti. « Celle-ci ? » « Oui ! » J’ai lancé la chanson.

 

Ce devait être une drôle de scène, le sdf et la demoiselle, au bord du trottoir,

 

… l’un avec les écouteurs, le regard perdu, l’autre avec le portable, le regard perdu aussi, attente oblige. Au bout de trente secondes, il s’est mis à fredonner. Au bout d’une minute, il chantait et dansait gauchement. « Cette fille sur talons aiguilles qui se déhaaaanche. » Avant la fin, il s’est exclamé : « Oh, tu peux aussi mettre Rocky ? Tu as déjà vu Rocky ? » Il m’a raconté une grande partie du film sur fond d’Eye of the tiger. Il avait presque des larmes dans les yeux en évoquant Mohamed Ali et son jeu de jambes.

« Vous prenez soin de lui, c’est bieeen »

 

Une dame est passée à côté de nous et s’est arrêtée. Elle avait l’air de plutôt vivre à la rue, elle aussi. Le monsieur a aussitôt eu un mouvement de recul, m’a rendu mes écouteurs. « Vous prenez soin de lui, c’est bieeen. Ils sont venus le chercher, les gens de l’hôpital, il n’y a pas longtemps, ils l’ont lavé, ils lui ont donné des vêtements propres, regardez, comme il est propre. – (à lui) T’inquiète pas, je vais pas t’agresser, t’es le Merveilleux. – (à moi) Il a toujours peur qu’on l’agresse. Revenez dans un mois, vous verrez comment il sera, vous verrez, il dormira encore par terre et tout le monde s’en fichera. Vous verrez, à quoi elle ressemble, la société. D’ailleurs, ils vont tous nous faire partir. » Elle a montré les tentes de l’autre côté de la rue. « Lundi, ils détruisent tout. Il faut appeler vos amis, mademoiselle, il faut appeler les associations. Ils n’ont pas le droit de faire ça. Ils n’ont même pas de papier des huissiers, je suis sûre. Il faut appeler les associations. » Le monsieur à la capuche s’était reculé depuis qu’elle parlait. Regard acculé, bras serrés, épaules relevées, il devait vraiment avoir peur. Elle a parlé encore un peu, puis est entrée chez l’épicier.

 

Une lueur brûlante d’années de solitude que je ne pouvais que deviner…

 

Le monsieur s’est de nouveau transformé, les yeux sur mon portable : « Est-ce que tu peux mettre Mylène Farmer ?! » Il a évoqué la police, qu’il aimait bien, les bandes de migrants qui marchent à plusieurs alors que lui marche seul – il avait une lueur dans les yeux en disant ça, une lueur brûlante d’années de solitude que je ne pouvais que deviner – sa famille qu’il avait voulu revoir, au bout de vingt-six ans. « C’est moi qui ai déconné… C’est moi qui ai déconné. Mais au bout de vingt-six ans, on a envie de revoir sa famille. » Mylène Farmer souriait sur mon écran. « Elle est encore belle, hein. Comme Sophie. » « Sophie ? » Il a ouvert de grands yeux. Il n’y avait qu’une Sophie : celle de la Boum. On a regardé des photos. Elle aussi, il la trouvait encore belle. « Tu peux mettre la chanson de la Boum ? » « Oui. Je vais devoir y aller, ensuite. » Il a voulu me rendre mes écouteurs tout de suite : « Tu écouteras sur le chemin. » J’ai insisté pour qu’il les garde encore un peu.

 

Il s’est remis à danser.

 

Au milieu de la musique, il a retiré les écouteurs et me les a mis lui-même. Un garçon et une fille sont passés à ce moment-là, se sont retournés plusieurs fois vers nous. Ça ne devait pas leur arriver tous les soirs, de voir un sdf aux doigts gourds de rue passer les cheveux d’une demoiselle derrière ses oreilles pour pouvoir lui mettre des écouteurs. À moi non plus, ceci dit. « Dreams are my reality… » s’est mis à chanter dans mes oreilles. Une fois sûr que les oreillettes tenaient, il m’a dépassée et est parti sans s’arrêter. J’ai recommencé à marcher, incertaine, hésitante. Quelques larmes se sont échappées, quelques-unes seulement, de quel droit ?

 

J’avais rencontré le Merveilleux.

 

 

Texte de Palma de Toldi.
Palma est étudiante. Elle vit à Paris. Ce soir là, elle a laissé la vie décider de sa fin de soirée, et s’est retrouvée suspendue un instant au dessus de la rue. Une de ces rencontres qui marque le coeur.

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