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J’ai peur de l’usure

“J’ai peur de l’usure.”
“J’ai peur du burn out.”
“J’ai peur de ne pas pouvoir garder mon sang froid.”
“J’ai peur du décrochage.”
“J’ai peur du jour où… où ? J’irai trop loin.”

Mots/ maux de travailleurs sociaux entendus régulièrement en formation.
Les sources de ces maux sont multiples : l’organisation, la vie d’équipe, la proximité permanente avec la souffrance, le sentiment d’impuissance, l’institution qui ne protège pas/ plus/ pas assez/ pas comme il faut/, la violence, la perte de sens, les fragilités qui s’éveillent au contact d’autres fragilités…

 

“Je ne me sens pas écoutée.”
“Je ne suis pas reconnu à la mesure du travail que je fais.”
“J’ai du mal à supporter les décès.”
“J’ai l’impression d’un éternel recommencement.”
“Tout le monde ne respecte pas le cadre que nous avons décidé en réunion d’équipe.”
“Je me sens envahi par les personnes.”
“Je me suis sentie flattée par son attention. »
“Nous n’avons pas les moyens de bien faire notre travail.”
“Je m’attendais à plus de militantisme.”

 

Tout ceci explique cela.

 

Du coup …

“J’organise mes retards pour gagner du temps hors de mon travail.”
“Je n’ai plus envie.”
“J’ai l’impression d’avoir perdu en compétences.”
“Ils (les membres de l’équipe) peuvent toujours causer ça ne m’intéresse plus.”
“Je fais mon travail dans mon coin.”
“J’ai hésité plusieurs fois à demander un arrêt maladie pour me reposer et prendre du recul.”

 

… chacun s’isole. 

Les uns décrochent, d’autres s’énervent, quand encore d’autres paniquent.
Il devient difficile de faire équipe.
On perd le sens.
Voire même parfois on ne peut plus voir personne en peinture, ni même les personnes accompagnées qui sont pourtant à l’origine de notre engagement.

 

C’est dur. 

 

Il n’est pas joli cet envers du décor.
Il n’est pas glorieux le côté face de la médaille de l’aide aux plus fragiles…
Encore moins quand le côté pile de l’engagement nous permet de briller dans notre entourage :

“Wahou c’est beau ce que tu fais.” “Quel courage !” “Je ne pourrai pas faire ça.” “Ca te va tellement bien d’être avec les gens qui ont besoin d’aide” “Tu as des enfants en plus !” “Vraiment tu iras au Paradis.” 

 

Il n’est tellement pas glorieux qu’il est indicible. 


Bah non… On ne peut/veut pas le dire que c’est dur. Qu’on en a marre. Qu’on vrille. Que c’est le bazar dans notre vie intérieure. Qu’il y a des jours où c’est tellement difficile qu’on crierait bien sur M. B 

“C’était quand même pas compliqué d’aller demander ce (Bip bip biiiippp) papier à ce (f***) guichet ?

ou à Mme C.

“Non. NON. NOOOOON. Vous ne pouvez pas arriver tous les jours à 12h05 pour prendre une douche alors que nous fermons à 12h !!!”

 

Enfin si on peut dire que c’est dur… Mais on a peur. Peur de prendre le risque de ne pas être compris. que notre souffrance ne soit pas entendue. de se sentir encore plus seule. de dire des choses qui ne se disent pas. ou de devoir révéler de l’intime. 

“Je me sens perdue parce que je me sens flattée par tel compliment de tel monsieur.” “J’ai envie d’hurler sur M.” “Je ne suis plus patiente avec L. car il me fait penser à mon cousin qui me faisait du tort quand j’étais petite.” “Quand j’ai vu cet homme entrer, j’ai revu celui qui m’avait agressé il y a deux ans. J’avais juste envie de disparaître.” 

On ne peut pas le dire ou pas tout, parce qu’on risquerait de pleurer… d’ouvrir les vannes… de passer à l’acte… de s’ouvrir… de sortir du lourd…

 

Ou alors on le dit, on les pose ces mots… mais pas toujours au bon endroit

 

… à nos conjoints, aussi patients qu’impatients.
Qui, il y a des soirs, n’ont pas envie d’écouter les dernières chroniques de l’accueil TRUC ou du service MACHIN.

… à nos enfants, innocents dans l’histoire qui n’ont pas demandé à ce que leur papa ou leur maman soit un SuperHéros de la solidarité.
Qui, nous font sortir de nos gonds plus vite que ce qui aurait dû se passer un jour normal. Non ce ne sont pas eux les responsables de cet embrouillamini intérieur pour les uns ou ce vide intergalactique pour d’autres.
Ou qui, nous sortent un jour comme ça entre le fromage et le dessert…

« Les monsieurs du travail de maman ils sont toujours en colère. »

(Anecdote vécue alors que j’avais bien pris soin de ne pas parler de la violence vécue dans l’accueil de jour devant mes enfants.)

… à nos collègues sympas,
qui encaissent avec nous mais pour qui, la coupe est aussi pleine. Puis, ensemble, on s’enfonce dans un cercle vicieux, alors que surtout – Surtout – SURTOUT (!!!) ce dont nous aurions besoin c’est de vertueux !

 

Il y a bien des espaces possibles de paroles 

… les groupes d’Analyse de Pratiques, qui sont des espaces utiles et nécessaires, mais où nous sommes encore (et toujours) dans le collectif, et où nous ne pouvons pas tout dire !
… le ou la chef-fe de service, mais il suffit qu’il-elle ne soit pas sympa, ou débordé-e, ou dépassé-e.
… les instances du personnel
… un autre cadre
… d’autres collègues
… des copains et copines de promo
… un psychologue celui de l’association ou un autre
… des bénévoles
… des ami-e-s

 

Oui. L’usure est réelle.

 

Elle est impressionnante même. Elle nous regarde avec ses tentacules. On pourrait croire qu’elle va nous dévorer tout cru avec son vide et son trop plein. C’est normal qu’elle fasse peur. L’usure isole. Mais peut-être qu’elle ne devrait pas…

 

… car, pourtant,  si on réfléchit bien, vu comme est “fait” l’être humain… 

 

je ne dois pas être la/le seul-e à

… vivre des émotions intenses
… ou au contraire à ne plus rien ressentir
… avoir envie de m’accrocher à ce métier que j’aime tant
… vouloir trouver du sens dans mon travail et dans mon quotidien
… aimer aider, soutenir, accompagner et ressentir dans le même temps (^^) une grande fatigue
… ne plus supporter cette institution mais croire encore – pour combien de temps ? – que je suis au bon endroit au bon moment
… avoir peur de vriller
… pleurer le soir quand je rentre
… m’asseoir sur mon canap’ apathique en ayant quand même l’impression d’être hyper-active
… ressentir des sentiments – trop – bizarrement – positifs en présence de tel ou telle personne accompagnée
… avoir aussi envie d’hurler sa colère quand on me manque de respect
… ne plus savoir dealer avec le transfert et le contre-transfert dans la relation à cette nouvelle personne accueillie


 

Alors deux choses !

La première : OSONS faire le pari de l’authenticité !

Oser dire « quelque part » qu’il y a un envers du décor aussi chez nous !

Faire le pari de l’authenticité, c’est prendre le risque de recevoir un « Ah bon ! Toi aussi ?! Moi aussi ! » ou alors « Ne t’inquiètes pas moi aussi » ou « Un silence reconnaissant »

 

La seconde : “Mettre des mots sur les maux”

… n’est pas valable que pour les personnes que nous accompagnons !

C’est aussi valable pour nous, accompagnateurs !! 

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