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« Je suis humainement fatiguée »

Quand je travaillais en accueil de jour pour personnes sans domicile, j’avais écrit ces quelques mots. J’ai retrouvé ce texte et avec un peu de recul je pose un regard dessus.

 

“Je suis humainement fatiguée.”

 

Ces quatre mots tombent comme un couperet entre deux cuillerées de soupe. Mon mari sait alors que …
… je ne parlerai pas.
… je ne serai pas sympa.
… je ne vais pas regarder de film.
… je vais être en mode automatique.
… les mots qu’il me dira ne s’imprimeront pas dans mon esprit.
… durant ces soirées là mon esprit est en errance.
… je vis des combats intérieurs intenses.
… je digère des cris, des larmes, des violences, des souffrances.
… Non, je ne vais pas sourire. Pas l’écouter non plus. Ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas / plus.

C’est certain, ces soirs là, on ne sait pas très bien qui souffre si c’est moi ou ce sont les autres. 

 

Je suis en trop plein.

 

En trop plein… d’émotions, d’histoires de vie, de colère, d’injustice, de management, d’humains, de paroles, de femmes et d’hommes, de liens, de pas assez, de trop, de souffrances, du mal, du bien…

Les paroles me dérangent. La présence est pesante. Mes pensées ne m’assaillent plus, elles sont descendues dans ma poitrine et m’étouffent. 

C’en est trop, pour ma petite tête, mon petit corps, et mon petit coeur. Ils saturent. Ils souffrent et sont en overdose de tout. Ils sont en overdose de l’humain. en overdose de l’autre.

 

C’est simple, je voudrais me planquer quelque part.

 

Ces journées ou ces soirées là, je voudrais me terrer, et qu’on ne me retrouve jamais – ou du moins pas pendant un petit moment ^^

C’est alors, que je poserais mon cerveau dans un coin de cette caverne. Puis, mon corps dans un autre coin. Enfin, mon coeur un peu plus loin. Et tranquillement, tous les trois, je les laisserais digérer… Pendant ce temps avec ce qui reste de cette dissociation, j’irais faire une overdose de bonbons, de films à base de love love et de rire, j’irais dormir ou encore je passerais des heures sous une douche bien chaude. Peut-être même que je commencerais par me changer et enlever les vêtements de ma journée (parfois j’envie tellement les personnes qui travaillent en blouse ou en uniforme !) 

Une fois la digestion faite alors je reprendrais Mon coeur. Mon corps. Puis Ma tête. Et, nous repartirions ensemble vers un monde plus léger, plus rose, plus simple.

 

En fait, ces soirs là, je fais une overdose 

 

d’impuissances, de souffrances, et mon cerveau bugge.  Je ne vis pas de colère, ni de tristesse, ou de peur. Je vis un bug informatique.
0 message.
Nada.
Macache.
Rien.
Une dissociation.

Quand je m’assois dans mon canapé, même si je ne fais rien, dans mon intérieur, ça travaille dur.
Trop de rues, trop de vies, trop de souffrances. 

 

Aujourd’hui, en prenant un peu de recul, je vois deux choses…

 

  • Cet état d’arrêt survient alors qu’une situation, des mots, une personne ont heurté quelque chose en moi, alors je vis une fatalité, une incapacité, une impossibilité. Tout cela cumulé crée un sentiment fort d’impuissance. 

 

  • Je vis également cela, quand, pendant un temps, jours ou semaines, je n’ai pas fait attention à mes émotions, je ne les ai pas accueillies ou lues. Je n’ai pas pris en compte ni ma colère, ma tristesse, ma peur ou même ma joie ! Je les ai laissées errer sans prêter attention quand elles se manifestaient. 

Résultat : elles me reviennent en pleine face et me mettent un énorme K-O ! ça m’apprendra ! Na !

 

“C’est la résistance qui crée la souffrance”

 

J’ai entendu cette phrase, il n’y a pas longtemps. Elle m’a beaucoup parlé de ça, de cet état de choc que j’ai pu vivre souvent quand j’intervenais dans la rue et que je peux vivre encore.

 

Nos vies intérieures d’accompagnateur.rice.s sont des indicateurs. Quand les voyants indiquent rouge ou orange, quand les signaux se mettent en marche c’est qu’ils avertissent qu’il y a quelque chose à regarder.

Ces signaux sont multiples : ce sont nos émotions, notre intuition, nos sentiments, nos humeurs…

Les ignorer. Ne pas les regarder, ne pas vouloir les regarder par peur de ce qui va être mis à nu. Les juger. Les interpréter. C’est cela la résistance. Avec le temps, cela nous empêche d’accepter l’autre comme il est, d’aller de l’avant, de continuer d’exercer notre travail normalement…

 

Avec le temps, je comprends que l’antidote à cet état est de 

 

Laisser faire ce qui se passe.
Ne pas résister.
Parler, dire les mots.
Dire le trop quelque part.
Ecrire.
Laisser aller ce flot de ce tout qui ne m’appartient pas.
Ouvrir les vannes, de ce que je n’ai pas réussi à évacuer.
Consentir à ce sentiment d’impuissance qui me paralyse et m’empêche.
Faire une pause.
Laisser aller mes pensées sans me juger.
M’accueillir avec bienveillance, comme j’accueillerai un.e ami.e dans le même état.

 

 

Il m’apparaît de plus en plus que ces soirées là : celles où « je me sens humainement fatiguée » surviennent quand je n’ai pas assez regardé et écouté mes signaux. Alors, c’est une bombe à retardement qui me saute à l’intérieur.


Ecouter ses signaux.
Leur faire confiance.
Ne pas résister.
Mettre des mots.
En temps réel.

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