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Poser un cadre…

La deuxième question que j’entends la plus entendue en formation ou sur laquelle on travaille souvent avec les groupes de supervision : 

« comment faire pour recadrer une personne que je vois vulnérable ? »

 

Et, c’est une bonne question !

 

Poser un cadre c’est quoi…

 

Le cadre qui entoure une action, une démarche, un projet, une relation est l’ensemble des possibles et des limites donné pour les faire vivre.
Poser le cadre c’est une expression du travail social, cela veut dire redonner les contours de ce que la personne peut faire et ne pas faire. 

 

Dans le cas d’une association ou d’un projet avec des accompagnements de quelqu’un par quelqu’un d’autre, le cadre peut intervenir sur les possibilités ou impossibilités liées à cette relation.
Par exemple : Je n’ai pas les mêmes possibilités si j’agis dans le cadre d’un accueil de jour ou d’une maraude. Dans ces activités là, on me demandera de ne pas héberger une personne rencontrée, de ne pas donner mon numéro personnel, ni de donner de l’argent en direct ou un don matériel. Alors que si j’agis pour une action solidaire d’hébergement de jeunes mineurs étrangers isolés, où là ouvrir la porte de mon chez-moi est le propre de l’action et donner mon numéro peut s’avérer nécessaire. 

 

Pour un accueil de jour

L’important dans un lieu d’accueil de jour, c’est un cadre accessible, compréhensible et applicable par toutes et tous. Les règles doivent donc être les plus simples possibles, les plus justes pour l’ensemble des personnes. L’idée est que les personnes accueillies comme les personnes accueillantes puissent s’en saisir et les appliquer facilement.

Dans le “cadre minimum” – comme je l’appelle souvent – il y a les règles de respect des personnes et de l’inconditionnalité, le respect du lieu, du matériel, des services proposés et des horaires. Une fois ces règles et ces possibles posés, la vie peut battre son plein !

 

Pour un hébergement

Dans un hébergement, le cadre se différencie forcément entre les lieux d’espaces collectifs et les lieux de vie individuels. Quand les lieux de vie individuels sont collectifs, alors c’est le cadre du collectif qui prime. D’ailleurs, les personnes hébergées ne le comprennent pas toujours : 

« Vous me dites que c’est mon espace, mais je ne peux pas faire ce que je veux. J’habite où alors ? ».

 


Et dans la rue, en maraudes
, quel est le cadre qui prime ?

Dans la rue, c’est encore une autre question ! Je crois que c’est le cadre minimum du respect commun qui prime, le cadre imposé par la politesse ou la bienséance. Dans la rue, il faut aussi toujours avoir en tête qu’avant de créer la relation avec une personne, c’est nous qui nous imposons à elle, en venant l’interpeller sur son espace de vie, de mendicité ou de transit. Si elle ne souhaite pas nous parler, le cadre imposé par la relation nous invite à ne pas insister !

 

Et recadrer alors ? 

Recadrer c’est remettre une personne ou du moins son comportement dans le cadre que l’on s’est donné / qui se vit dans ce lieu en question, en lui signifiant qu’elle dépasse ou qu’elle a déjà dépassé les limites de ce cadre. 

 

Pour être complètement honnête, « Recadrer »  a longtemps été difficile pour moi. 

 

Déjà parce que ma porte d’entrée* est affective : « J’aime tout le monde et j’ai envie que tout le monde m’aime ». C’est le résumé de la porte d’entrée affective en version synthèse courte ! 😉 Mais aussi parce que j’avais peur : j’avais peur de faire mal et de mal faire aussi. Peur de blesser plus que les personnes ne l’étaient déjà. 

C’est vrai quand je sens que cela concerne le collectif, je me sens plus capable, je sens qu’il y a plus de poids, et je peux m’adosser sur le cadre du lieu, du groupe, du projet. Ce n’était pas difficile pour moi quand il s’agissait d’une limite dépassée : une insulte ou une situation de violence. 

Souvent la situation se complexifiait en fonction de la personne à qui redonner le cadre : son profil, son niveau de violence pressenti, ses habitudes de langage et le niveau de notre relation aussi ! Et également, mon humeur, ma sensibilité du jour ou encore les événements qui avaient précédé celui-là.

Pour moi, c’est plutôt quand cela me concerne que je trouve cela plus compliqué ou quand j’ai une relation privilégiée avec la personne. Ce qu’il y a derrière ça pour moi, je le sais maintenant c’est la peur de blesser, et la crainte de la position haute sur l’Autre.

Tout ce que je dis ici n’est pas forcément ce qui t’empêche toi ! Pour certains, ce sera la peur de la violence que cela peut générer, d’autres le besoin très fort d’être aimés et reconnus comme une « bonne » personne, d’autres l’inconscience de la nécessité des limites pour vivre ensemble, ou encore pour certains l’impossibilité de s’opposer ou de risquer de s’opposer…

Et puis il y a certainement d’autres personnes qui pensent : « mais moi je n’ai aucun problème à recadrer ! Qui que ce soit en face, je n’ai pas de souci pour redonner le cadre. » Et c’est ok ! Dans la mesure où le lien est aussi important que le cadre ! 

 

4 idées à déconstruire :

 

n°1 – Notre rapport à l’autorité

Comment suis-je moi-même avec les règles ? Avec le cadre ? En ai-je besoin ? Ai-je des limites ?
Comment suis-je quand je pose une règle qui n’est pas respectée ? ou qui est respectée ?
Dans quel univers d’autorité ai-je évolué ou j’évolue aujourd’hui ? Comment cela impacte-t-il ma posture ?
Avec quoi rime le mot “autorité” pour moi ?
Est-ce que recadrer une personne fait naître en moi des sentiments de plaisir ? de peur ? de tristesse ? d’impuissance ?

 

n°2 – La peur de faire mal ou de rendre plus pauvre

Une bénévole m’a confié récemment :

« Tu sais, si c’était dans un autre contexte, je n’aurais pas accepté de faire les 5 allers-retours en cuisine. A ce moment là parce que c’était une femme si blessée, je les ai faits. Je me sentais mal après, parce que j’ai senti que cela dépassait les limites de mon respect. »

Ces deux peurs prennent clairement leur source chez Madame Culpabilité et Madame Projections.

Chez madame Culpabilité : nous avons du mal à se défaire de l’idée toute faite que nous avons de la chance et les personnes accueillies n’en ont pas de chance”. Nous pouvons aussi avoir peur de mal dire et d’avoir des mots qui toucheraient.

Quant à madame Projections : nous projetons que la personne est tellement en souffrance que lui dire quelque chose va la blesser plus, ou va l’exclure encore plus, etc.

Et si, au contraire, lui proposer une autre façon d’interagir pouvait l’aider à se relever ? Et si, cela lui était utile de s’entendre dire qu’on peut être en relation autrement que par la violence, la séduction, la manipulation, ou la toute puissance qui sont des langages couramment parlés dans la rue ?

 

n°3 – «  Faire rentrer dans le cadre, c’est les éduquer » 

Au cours de formations ou de supervisions, j’entends régulièrement cette phrase qui est certainement pleine de bonnes intentions, mais qui selon moi est vraiment maladroite. 

Dans la relation d’accueil et d’accompagnement, nous ne sommes ni des enseignants, ni dans une posture éducative, ni des parents. 

En effet, nous ne nous adressons pas à des enfants, encore moins à nos enfants, qui doivent apprendre à vivre et à connaître le cadre. Nous sommes des personnes adultes qui nous adressons à des personnes adultes qui vivent ou ont vécu des expériences de la vie difficiles qui les ont poussées à côté / en dehors / très loin du monde. 

Quand je parle de ça, je me souviens d’une personne accueillie qui, à la sortie d’une nuit d’un hiver solidaire, m’avait dit : 

« Je n’aime pas quand il y a ce bénévole, c’est un ancien gendarme et il s’est mis en tête de nous remettre dans le droit chemin. Sauf que ce n’est pas moi qui suis sorti du chemin, c’est la vie qui m’a poussé à côté. Je n’ai pas besoin d’apprendre à ranger ma paillasse ou à me tenir à table. J’ai besoin de manger, d’avoir un toit sur la tête et des gens qui me font du bien. » 

 

n°4 – Et si, je ne dis rien, si je ne pose pas le cadre… que va-t-il se passer ?

On peut opter pour ne rien dire, mais c’est souvent laisser la place à un possible débordement, par rapport

  • aux règles des services, 
  • à une attitude cela peut conforter une personne dans sa toute-puissance ce qui n’est jamais très bon ni pour elle, ni pour son environnement.
  • à une ambiance, l’énergie négative d’une seule personne peut imposer une mauvaise atmosphère pour tout un lieu.

 

7 idées pour reconstruire

 

Nous pouvons travailler notre façon de poser une limite ou de redonner un cadre, car ce n’est pas inné ET ça s’apprend !
Dooooonc ! C’est une bonne nouvelle !

Voilà ce qui m’a aidé à construire ma pratique des recadrages et m’aide encore maintenant.

 

n°1 – Être au clair avec le cadre et y adhérer.

Si le cadre de l’association, de l’accueil, de l’hébergement ne te convient pas :

  • Tu penses qu’il est trop strict ou pas assez. 
  • Les règles te semblent difficiles à faire respecter car elles ne sont pas appropriées, trop ceci ou cela. 
  • Elles ne sont pas justes pour les personnes entre elles et cela génère des jalousies.
  • L’application de certaines règles créent des dysfonctionnements. 
Tu as plusieurs possibilités. Taper !!
  •  1- Rentrer dans le moule et te sentir mal à l’aise, jusqu’à un jour ne plus avoir envie de venir 
  •  2 – Dépasser le cadre proposé en le mettant à mal et par conséquent en mettant les autres collègues professionnels et bénévoles en difficulté.
  •  3- Proposer des évolutions, des changements et voir si c’est pris.
  •  4 – Partir ! Sans claquer la porte, mais être au clair avec toi-même sur le fait que ce n’est pas le bon endroit pour toi pour telle ou telle raison.

Il y a peu de temps, j’animais une supervision et une personne a dit : 

« Vraiment je comprends cette idée du cadre. Mais c’est antinomique avec notre démarche de solidarité. On ne devrait pas avoir de limites, ni en horaires, ni en services, ni en possibilités, ni dans la relation. » 

Dans un sens c’est vrai. On a tous rêvé d’un monde sans limite dans lequel nous pourrions aider sans restriction les personnes qui en ont besoin. Mais, c’est impossible, ceux qui ont essayé se sont brûlés les ailes ou essoufflés plus rapidement que prévu. 

Si c’est ce que tu penses, peut-être que ce n’est pas dans le milieu associatif qu’il faudra exercer cette mission de solidarité. Mais alors préfères un univers dans lequel tu t’engages personnellement sans un cadre justement ou dans un cadre que tu crées.

A partir du moment où on s’engage avec une association, le cadre posé par cette structure est à respecter, car sinon cela pourra aller jusqu’à mettre à mal l’ensemble de la structure. 

 

n°2 – Recadrer dans une intention positive au service de la personne

Donner des limites c’est aussi permettre à l’Autre de retrouver un repère qu’il a perdu.

Par exemple :

Opposer une limite des services : 

« Nous sommes là pour vous aider, mais dans les horaires impartis, car nous avons nos propres limites, donc nous ne pouvons vous apporter tous les services que vous réclamez en arrivant 5 minutes avant la fermeture. »

Ou, une limite personnelle :

 « Oui je suis célibataire, ce n’est pas pour autant que j’accepte tes avances. Je suis ici pour accompagner et soutenir des personnes qui en ont besoin. Je ne cherche pas une relation amoureuse. »  

Ou encore, une limite à un comportement :

 « Regarde bien, c’est parce que nous souhaitons le calme pour les personnes qui viennent trouver du repos dans ce lieu, que nous sommes intolérants avec le comportement que tu as eu. »

 

(Petite note de l’auteure : « Là je la fais en mode parfait hein ! C’est pour l’exemple ! Ce n’est certainement jamais sorti de manière aussi fluide de ma bouche ! »)

 

n°3 – Le lien et le cadre 

Ce sont deux compagnons indissociables pour l’accompagnement. Leur alliance favorise une posture de recadrage la plus juste possible.

Trop de lien et pas assez de cadre donnent un ton très affectif, maternant ou paternant. Cela va empêcher la personne de construire la relation dans les limites de ce qui est possible, générer une impression de toute-puissance ou que tout est possible. 

Trop de cadre et pas assez de lien ne permettent pas non plus à la personne de trouver un équilibre, car cela peut devenir déconcertant et créer la rupture. Avoir l’impression qu’il n’y a pas d’espace de liberté possible empêche une personne de s’investir, de prendre sa place, d’être elle-même.

 

n°4 – Ne faites pas aux autres ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous fasse !

Nous avons abordé cette idée dans le dernier texte ! Puis-je poser des questions ?

En amont d’un recadrage ou quand une situation se passe trop souvent ou toujours de la même façon, on peut se demander : 

« Comment j’aimerais qu’on me dise cette règle ? » et si j’avais dépassé cette limite ou eu ce comportement comment j’aimerais être recadré.e ? » 

 

n°5 – Recadrer à deux ! 

Autant que possible et quand la situation s’y prête, il peut être souhaitable de mener le recadrage à deux. 

Ainsi une personne peut être porteuse du cadre de l’accueil ou de l’hébergement, et l’autre porteuse du lien. C’est ainsi qu’en accueil de jour, nous avions fini par faire tous les entretiens de recadrage à deux.

Aussi, parce que cela permet de débriefer ! Les temps de recadrage même les plus courts et ceux qui sont faits dans la plus grande bienveillance sont souvent des temps où on peut vivre et ressentir une tension. Avoir quelqu’un pour vivre le moment et avec qui en discuter ensuite permet d’alléger grandement la charge. 

 

n°6 – Utiliser le mode CNV

en suivant le processus suivant : description des faits => annonce des sentiments générés par la situation => Mots sur le besoin fondamental qui est déséquilibré => Demande pour un changement

Faits : “ Hier, tu es venu à l’accueil. Au cours d’une discussion avec x, tu t’es emporté et a crié tout ce que tu pensais d’une situation. Il était impossible de te faire revenir au calme, jusqu’à ce que tu partes en claquant la porte.”

Sentiments : “Nous nous sommes sentis désemparés, impuissants et tristes de te voir dans cet état. 

Besoin : “Ici, c’est un espace où le calme et la paix du lien sont primordiales, parce que c’est ce dont ont besoin les personnes qui viennent ici.”

Demande : “La prochaine fois, que tu ressens une telle tension montée, nous te demandons d’aller faire un tour. Tu peux aussi nous faire signe que cela ne va pas avant que cela ne prenne de telle proportion. Es-tu d’accord ?” »

 

n°7 – Entraînes-toi ! 

Cherche des petites réponses à des situations que tu as déjà vécues !

Souvent on trouve la bonne répartie une fois dans le métro ou de retour à la maison… Ce sont alors des phrases que nous pouvons noter ou rejouer devant notre miroir ou une chaise vide. 

Ou alors, une fois rentré.e chez toi, assieds toi devant une chaise vide et imaginez que la personne est installée là. Dans un premier temps, dis-lui sans retenue ce que tu aurais aimé lui dire. Recommence l’exercice, en faisant attention cette fois-ci d’avoir les mots justes.

 

Alors si je dois faire un résumé en quelques mots :

 

  • Recadrer pour le bien de l’Autre, c’est possible et c’est d’ailleurs le principe du recadrage !
  • Recadrer c’est proposer un autre façon de faire pour lui permettre de trouver un comportement plus adapté dans une situation similaire ou dans cet environnement.
  • Un cadre posé dans une intention positive pour la personne est constructif.

 

  • Tout le monde peut donner une limite, parce que cela s’apprend !

 

Et pour toi, c’est comment les recadrages ? Facile ? Difficile ? Tu les évites ?

 

*En ennéagramme, on parle de portes d’entrée pour désigner une tendance qui nous fait entrer dans le monde. Il y a la porte d’entrée intellectuelle, affective et instinctive. Cela peut faire l’objet d’un prochain article car c’est vraiment intéressant !  

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