Blog,  Recherche de sens

Quand la souffrance devient incarnée

Au printemps, j’animais une réunion de bénévole. Nous discutions à bâtons rompus de l’hiver qui venait de se passer et de la mise à l’abri de personnes vivant à la rue. 

Un bénévole prend la parole pour un long monologue, sur un ton de révolte et d’impuissance, il nous dit : 

“Quand je pense à Mohamed qui est arrivé en France il y a un an… Il a d’abord eu une tente à la Chapelle. Puis les policiers ont expulsé toutes ces personnes en abimant les tentes. Alors avec un ami, ils ont loué une cave pour 200 euros. Vous vous rendez compte ! Une cave ! pour 200 euros ! A Paris ! Il y a des gens qui louent leur cave ! Un peu plus tard, il n’avait plus les 100 euros, alors il s’est retrouvé à la rue… (soupir) Je l’ai lu dans les journaux. Avant. Je lisais exactement cette histoire, c’étaient des hommes et des femmes qui vivent à la rue, qui louent des caves. Je le lisais, je le comprenais, mais voilà. Et là, je rencontre un gars qui vit ça. Dormir dehors, dormir dans une cave, dans une tente. Je le rencontre, je le connais, et sa situation me rend fou”

“Savoir que la pauvreté existe, c’était une chose, mais rencontrer quelqu’un qui la vit en est une autre. C’est réel.” 

En l’écoutant, ma première pensée n’a pas été que bienveillance ! (Mwarf ! personne n’est parfait ! ) Et puis, je me suis ravisée, j’ai voulu entendre ce qu’il a dit entre les lignes. 

Il a dit que “Savoir que la pauvreté existe, c’était une chose, mais rencontrer quelqu’un qui la vit en est une autre. Ca devient réel. 

Accueillir quelqu’un qui souffre, que ses mots, ses pensées, ses gestes donnent un corps à toutes ces lectures comprises en théorie. Accueillir quelqu’un qui souffre, c’est voir la théorie s’incarner dans un corps, approcher le réel. C’est une souffrance qui devient palpable, que l’on écoute. Ce n’est plus pareil…

Et ça met en colère contre tout. Contre le système, contre l’homme malveillant, contre l’humanité toute entière.

Il y a un avant et un après. Un avant quand on est spectateur et un après quand on est acteur.

C’est révoltant quand la souffrance s’incarne, parce qu’il s’agit alors de personnes que nous côtoyons, que nous aimons même. Et ça marche pour toutes les fragilités ! Tous les handicaps, toutes les pauvretés, toutes les souffrances…

Il y a un avant et un après. Un avant quand on est spectateur et un après quand on est acteur.

Tout comme … on ne sait pas à quel point circuler en ville pour une personne handicapée est pénible, tant que nous n’avons pas accompagné quelqu’un en fauteuil roulant d’un point A à un point B ou tant que nous n’avons pas eu nous mêmes un problème de mobilité. 

Tout comme … on peut avoir de grandes théories sur les appels d’air des migrations, l’impossibilité pour notre pays d’accueillir en grand nombre des personnes originaires d’ailleurs. Puis rencontrer des femmes, des enfants et des hommes, entendre leurs parcours, leurs souffrances, et soudain vouloir ouvrir toutes les frontières, accueillir quelqu’un chez soi, ouvrir son canapé pour un jeune mineur étranger isolé, …

Tout comme … on peut être capable d’avoir des grandes théories sur la vie à la rue, la liberté de choix des sdf, la simple volonté qu’il faudrait à chacun pour s’en sortir. Puis, rencontrer, connaître des personnes à la rue. Comprendre pour chacune, ce qui s’est passé pour en arriver là. Et mesurer combien la chute peut être rapide, et combien la pente est longue à remonter. 

Tout comme … on peut être capable d’avoir de grandes théories sur le chômage longue durée, le manque de volonté des uns, le confort de l’assistanat des autres. Puis rencontrer ces femmes et ces hommes et comprendre que l’enjeu n’est pas dans le fait de retrouver un travail, mais qu’il se situe au coeur de l’estime de soi, du regard des autres et de son propre regard sur soi-même. 

Tout comme … on peut être d’accord avec les changements dans les hôpitaux : vouloir imaginer les soins de manière rentable, penser qu’il peut y avoir plus d’efficacité, organiser les emplois du temps pour qu’il y ait une présence pas forcément soignante mais une présence. Puis accompagner quelqu’un à l’hôpital, un proche ou quelqu’un à qui on tient, ou alors soi-même avoir besoin de soin, ou encore être soignant, et se rendre compte de l’importance du lien, de l’alliance patient-soignant, de la force d’une prise en charge douce et chaleureuse.

Etc. Etc. 

C’est alors que nous passons à l’action.

C’est une chose de regarder le monde globalement, avec des médias qui nous informent, avec une forme de protection de la réalité, camper derrière nos cadres de référence. C’en est une autre d’écouter, de regarder, de parler, de toucher quelqu’un qui a l’expérience du réel, qui vit la souffrance physique, psychique d’une situation, et d’appréhender cela, de sentir cette réalité soi-même dans son corps, dans son coeur ou dans sa tête.

C’est alors que nous passons à l’action, chacun à notre mesure, avec nos possibilités et notre ouverture. Nous faisons un pas de plus pour comprendre, connaître, changer les choses, agir. 

Alors finalement, je me suis réjouie pour ce bénévole qui m’est apparu en premier lieu si loin. Je me suis réjouie parce qu’il a changé de lunettes, sa vue est plus claire maintenant. Il va pouvoir agir, continuer de changer son regard, aider à modifier celui de ses proches et voisins.

Etc. Etc. 

 

Et j’espère que c’est une histoire sans fin.

 

 

 

 

Photo by Ev on Unsplash

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.